Angelo et Andrea adorent les courses de cheveux. Et pas n’importe lesquelles ! La Palio est une course où tous les coups sont permis afin d’atteindre la ligne d’arrivée en premier.
Alors qu’ils assistent à une de ses joutes, le gagnant de la journée n’est autre que leur oncle : Guido Montefiore. Les deux enfants le connaissent de réputation mais ils ne l’ont jamais rencontrés. Poussés par des amis, ils vont à sa rencontre, se présentant comme les fils de Giorgo. Ravi de faire leur connaissance, il leur propose un stage au sein des écuries Montefiore. Mais un problème subsiste : convaincre leur père qui à couper les ponts avec cette partie de la famille.


Famille et course de chevaux
Une passion à assouvir

Un album de Pierre-Henry Gomont est toujours un évènement. Après la trilogie Slava et un petit intermède par la collection Intermezzo, Montefiore était dans les starting block, prêt à recevoir son avalanche de compliments habituels.
Et une nouvelle fois, Pierre-Henry Gomont ne choisit pas la facilité, en s’attaquant au l’univers des écuries et des courses à chevaux. Et pas n’importe quelles courses ! Les Palio entrainent les chevaux, et leurs cavaliers, dans des courses effrénées où bousculades et coups de cravache sont la norme pour franchir la ligne d’arrivée en conquérant. L’idée semble s’inspirer des Piano de Sienne, l’une des courses de chevaux les plus dure du monde, opposant différents quartiers de la ville italienne.
Angelo et Andrea sont des passionnés. Il faut croire qu’ils ont cela dans le sang. Et pour cause, leur famille, les Montefiore, sont propriétaires d’une écurie prestigieuse. Et Guido, leur oncle, est un cavalier hors pair.
Grâce à lui, il vont pouvoir vivre en partie leur rêve. Monter à cheval et, peut être, participé à une de ces fameuses courses. Mais pour cela, il faudra se montrer à la hauteur, en faisant face aux jalousies et à la déception.
Avec Montefiore, Pierre-Henry Gomont décrit la vie d’un haras, partagé entre les entrainements et des choix commerciaux plus basiques. Guido jongle avec deux casquettes, celle du cavalier fougueux et celle du fils de Rina pour qui les chevaux ne sont qu’une marchandise.
Pour les deux jeunes garçons, faire ce stage, est un moyen de prouver sa valeur Mais tout n’est pas aussi facile. Ambroggio, leur entraineur, est loin d’être un tendre. Exigent, colérique, il peut même se montrer brutal. Pourtant, lui aussi, est habité par la passion, celle de dresser le cheval parfait pour le Palio. S’il remarque l’obstination des deux jeunes frères, il ne leur fait aucun passe droit.
Pourtant, Andrea s’intéresse au seul cheval, juger indomptable. Hermès est vif, rapide mais surtout craintif. Le premiers temps sont difficiles. Les chutes sont nombreuses mais petit à petit, un lien se crée entre le jeune garçon et le cheval. Pourtant, ce dernier ne lui était pas forcement destiné. Alex, la seule fille du haras et sans doute la plus talentueuse, s’estimait légitime de monter Hermès. Les promesses non tenues s’accumulent et l’aigreur monte d’un cran. Guido se montre proche de ses disciples mais en réalité, une seule chose compte pour lui : « gagner ». La compétition devient le nerf de la guerre, effaçant le moindre lien familial.
Montefiore oppose les rêves adolescents au cynisme et à la brutalité du monde adulte.Or, dans ces conditions, seule la famille peut être un rempart. Or, est-elle à la hauteur ?
Le poids de la famille

Montefiore est donc le récit initiatique de deux adolescents, en quête de reconnaissance. Cependant, dans les coulisse, l’auteur nous raconte une autre histoire. Celle d’un enfant qui comprend que la famille est un poison.
Giorgio, bien qu’absent du récit en tant qu’acteur, est omniprésent. Ce dernier a coupé les ponts avec sa famille et la demande de ses fils, l’oblige à reprendre contact avec un passé douloureux. Si les raisons restent obscures, on comprend que sa vision de la cellule familiale a été impacté par son enfance.
Ainsi, par le bais d’une narration alternée, Pierre-Henry Gomont jongle entre les péripéties des deux jeunes adolescents et les souvenirs du père. Par le verbe et des images fixes, en opposition avec la frénésie de la vie au harras, on découvre une enfance triste, teintée de tromperie, de mensonge et de remords. Giorgio est marqué par l’aigreur et un regret, celui d’avoir menti pour protéger sa famille. Ce mensonge a structuré sa pensée et les rapports qu’il pense entretenir, dans le futur, avec ses enfants.
D’une certaine façon, les deux récits se recoupent, se répondant l’un à l’autre. Le père a choisit la famille alors que ses fils choisissent la justice. Les répercussions restent importantes dans les deux cas mais contrairement à leur père, les deux enfants ne seront pas hantés par le regret.
L’écriture de Pierre-Henry Gomont est brillante. Fluide, littéraire mais pas pompeuse, elle s’empare de son sujet sans pour autant aller jusqu’au bout du processus. En effet, la fin laisse de nombreuses ouvertures, notamment du côté du haras, générant quelques frustrations. Les deux enfants semblent entamer une nouvelle étape de leur vie et, à l’image de la scène finale, ils n’ont plus qu’à sauter vers l’inconnu.
Un dessin virevoltant

Tout a été dit sur le dessin de Pierre-Henry Gomont. Le trait est fluide, mouvant et dynamique. Tout repose sur la gestuelle et le mouvement. De la moindre course, à la petite onomatopée, l’auteur fait de ce récit une sorte de danse constante, ou tout du moins, une course constante.
Et forcément, avec un tel sujet, il s’en donne à coeur joie. Les scènes de courses sont fabuleuses, nerveuses, sauvages et enivrantes. La moindre chute vibre dans les cases de l’album. D’ailleurs, le traitement graphique des chevaux résume à la perfection cette méthode. Loin d’un réalisme formel, à la Jérôme Lereculey, Pierre-Henry Gomont dessine l’animal comme un être vivant en mouvement, courant, se cambrant, trottinant ou galopant à tout allure. Plus que la forme, c’est la gestuelle qui intéresse Pierre-Henry Gomont.
Pour le reste, c’est l’éloge habituel. La narration est d’une précision chronométrique et la colorisation conserve ce grain si particulier, participant au charme de cet album. Le jaune des champs chatouille le vert des flash back de Giorgio.
Un régal !
En résumé
Montefiore est le dernier bébé de Pierre-Henry Gomont et en tant que tel, l'attente était immense.
Tout en explorant avec brio le monde des harras et des courses de chevaux, l'auteur met face à face la passion et la naïveté adolescente face au cynisme et au traumatisme familial des adultes.
Les choix narratifs sont maitrisés et lient deux histoires pour n'en faire q'une, faisant le choix de solutions opposées.
Ainsi, la famille est autant un problème qu'une solution.
Malgré tout, la fin pourra paraître expéditive, comme si cette petite bulle au haras ne pouvait qu'éclater !
Montefiore n'est peut être pas le meilleur récit de Pierre-Henry Gomont mais entre un dessin impeccable et des réflexions sur la famille teintées d'amertume, l'oeuvre reste percutante.

