Alors que Kara Zor El, plus connue sous le nom de Supergirl, fête son 21 eme anniversaire, loin de son foyer d’adoption, elle fait la rencontre de Ruthye.
La jeune extraterrestre est à la recherche d’aide pour venger la mort de son père, tué lâchement par le brigand Krem.
La super héroïne refuse tout d’abord l’offre mais, prise au piège par le malfrat, elle ne doit sa survie qu’à l’aide de Ruthye. Malheureusement, son fidèle chien Krypto, empoisonné par l’impact d’une flèche, n’a pas eu la même la chance.
Pour le sauver, elle se lance à la poursuite de Krem, accompagnée d’une jeune fille portée par son désir de vengeance.


Quête initiatique spatiale
Une Superman au féminin ?

Supergirl : Woman of tomorrow est la première collaboration entre Tom King et Bilquis Evely, quelques années avant Helen de Wyndhorn.
À l’époque de cette mini-série, en 2022, Tom King s’était fait une bonne place en tant que scénariste spécialisé dans les traumatismes de personnages de « seconde zone », allant même jusqu’à les remettre sur le devant de la scène comme ce fut le cas pour Mister Miracle.
Cependant, on ne peut pas dire que ce qualificatif de « seconde zone » convienne à une icône telle que Supergirl. En effet, si l’héroïne n’est pas aussi célèbre que son cousin, elle a néanmoins une longue carrière derrière elle qui lui aura même valu deux films. Si le premier n’est pas vraiment resté dans les annales, le second, que je n’ai pas encore vu à l’écriture de cette chronique, a au moins l’avantage d’avoir été inspiré par l’intrigue de ce comics.
On aurait tendance à imaginer Supergirl comme le pendant féminin de Superman. Ce raccourci est d’ailleurs récurent pour de nombreuses super héroïnes dont le nom est accolé à un homologue masculin.
Ainsi, tout comme Miss Hulk n’est pas un doublon de Hulk, Kara n’a pas, hormis ses pouvoirs, grand chose à voir avec Kal El.
Et la première des raisons est malheureusement liée à un traumatisme. En effet, si son cousin est arrivé sur Terre en tant que bambin, Kara a vécu la destruction de Krypton et, comme le montre Tom King, en garde un souvenir douloureux.
La scène de flash back est saisissante tant elle montre frontalement toute l’horreur de la destruction d’un monde, ne laissant que peu d’espoirs à l’entourage proche de Kara. Le sacrifice, qu’on retrouve aussi du côté des parents de Kal, prend tout son sens dans la survie de celle qui se croyait être la dernière des kryptonniennes.
Et d’une certain façon, ce simple détail, renversé dans le Absolute Superman de Jason Aaron, explique à lui seul pourquoi Supergirl ne peut (et ne veut) pas être comme Superman.
D’ailleurs, la réputation de son cousin pèse sur la jeune femme qui se retrouve à affronter certains de ses adversaires, pensant avoir plus de chance en combattant une femme.
Grave erreur ! En cela, Tom King perpétue sa réflexion progressiste et féministe, à l’instar de Wonder Woman : hors la loi, en dépeignant une femme lumineuse qui contraste avec la brutalité et la bêtise des hommes.
Néanmoins, Supergirl reste solitaire. Son seul compagnon est un chien avec lequel, elle a décidé de passer son 21eme anniversaire dans une zone de soleil rouge, lui permettant ainsi de sentir les effets de l’alcool (entre autres). Franchement, on imagine mal Superman faire la même chose.
Kara paraît moins lisse, plus cynique, brutale, grossière (façon onomatopée), et donc, au final, plus proche de nous. Kara n’est pas une déesse parfaite, elle est bourrée de défauts et ne s’en cache même pas.
Cependant, si les deux kryptonniens se rejoignent, c’est en terme d’idéaux.
Kara croit en la justice et ne compte pas laisser une jeune fille détruire sa vie pour une quête de vengeance.
Ainsi, elle entame un voyage aux côtés de Ruthye, pensant qu’elle réussira à lui faire entendre raison.
Vengeance ou pardon, un choix cornélien

Supergirl : woman of tomorrow est raconté du point de vue de Ruthye.
Par ses écrits, elle se fait le témoin d’une aventure aux côtés d’une des plus grandes héroïnes. Ce que nous découvrons, nous lecteurs, c’est la version de la jeune femme, mélange de faits véridiques et d’interprétations. Comme tout bon récit !
Ruthye est une jeune fermière qui, la première, retrouve le corps sans vie de son père. Devant la passivité de ses frères, preuve une nouvelle fois que les hommes ne sont pas bien braves, elle décide d’aller le venger.
Pour cela, elle n’a que l’épée qui l’a frappé mortellement et un courage qui frôle l’inconscience.
Heureusement pour elle, elle trouve sur son chemin une superhéroine.
Supergirl : woman of tomorrow aurait pu n’être qu’une simple quête de vengeance. Mais rapidement, le récit prend la forme d’une conte initiatique où chaque rencontre, chaque environnement amorce une réflexion devant répondre à cette question : la mort de Krem est-elle une punition acceptable ?
Pourtant, l’homme la mérite.
Voyageant de planètes en planètes, elles découvrent des mondes où l’injustice sociale et le racisme sont poussés à leur paroxysme, quand ce ne sont pas des peuples entiers ravagés par le passage des brigands de Krem.
Où est la justice ?
Le scénario de Tom King nous épargne la ligne droite, proposant certains rebondissements, propice à des échanges de rôles astucieux.
Car si Ruthye témoigne de la bravoure de Supergirl, cette histoire la concerne en premier lieu.
Le rythme, malgré une prose conséquente, reste haletant, notamment grâce à la tension constante d’un compte à rebours infernal.
Le scénariste se montre généreux, mettant en scène des peuplades multiples et une faune aussi variée que féroce.
Sans parler du retour de Comète, le cheval de Supergirl que le scénariste a déterré du tréfonds des âges d’or pour lui offrir un rôle à la hauteur de sa légende.
Mondes après mondes, l’horreur saute à la gorge de l’héroïne. Et ses propres traumas ressortent, nous amenant à penser que même une héroïne peut se plier devant l’effroi de ce qu’elle voit, sans pouvoir réellement agir.
Krem est un être sadique, n’épargnant personne sur son passage. La question est simple : pourquoi l’épargner lui ?
Tom King nous met dans une position inconfortable, allant jusqu’à immiscer le doute chez l’héroïne elle-même.
Après une première réponse, le scénariste prend le temps d’un épilogue, apportant une forme de recul à toute cette histoire.
Ces dernières pages font office d’espoir, tout en jouant de malice avec un dernier coup de « semonce » des plus ironiques.
Comme quoi, même Tom King peut faire preuve d’humour !
Un dessin majestueux

Ceux qui ont lu Helen de Wyndhorn ou Sandman : the dreaming, le savent déjà : le dessin de Bilquis Evely est majestueux.
Son trait est un parfait mélange entre la douceur, l’iconisation du pulp et la minutie de mondes fantastiques fascinants. Son style est unique, d’une beauté rare, avec des pleines pages laissant pantois d’admiration, tandis qu’elle s’empare des codes narratifs de Tom King pour les faire siens.
La dessinatrice est particulièrement à son aise sur les univers fantasmagoriques et on aurait pu craindre que la thématique spatiale la restreigne. Au contraire, elle modèle cet espace à son image.
Ses mondes, tantôt lumineux et verdoyants, tantôt dévastés et rocailleux, délaissent la technologie pour épouser une nature omniprésente quelle que soit sa forme.
Quant à sa Supergirl, elle est éclatante. Qu’elle soit en civil sur les premières pages ou en costume sur le reste de l’album, elle vibre à chacune de ses apparitions, proposant un parfait contrepoids à la chétive mais terriblement humaine Ruthye. Même dans les moments, les plus éprouvants, elle reste gracieuse, comme portée par sa nature kryptonienne.
On remarquera qu’il n’y pas d’extravagance dans les designs de Bilquis Evely. En un sens, le design de Krem peut paraître banal mais c’est peut être aussi ce qui fait ressortir toute sa perversité !
L’adaptation a opéré un autre choix. Pas sûr qu’il soit pertinent !
On ne peut terminer cette chronique sans mentionner l’excellent travail de colorisation de Matheus Lopes, avec ses tonalités pastels, en parfaite adéquation avec l’atmosphère, quasi bucolique, de la dessinatrice.
À noter que cette nouvelle édition propose de nombreux bonus, prétextes aussi à une augmentation de tarifs. Néanmoins, ceux-ci sont conséquents et plairont aux amateurs de coulisses.
En résumé
Quelques années avant le magnifique Helen de Wyndhorn, le duo Tom King et Bilquis Evely, épaulé par les couleurs de Matheus Lopes, nous proposait, avec Supergirl : woman of tomorrow, un récit initiatique puissant sous la forme d'une aventure spatiale haletante.
En prenant part à la quête de vengeance de Ruthye, l'héroïne met à rude épreuves ses idéaux, en découvrant les injustices et la brutalité des mondes qui l'entourent.
Quant à Ruthye, elle découvre une héroïne dans ce qu'elle a de plus grandiose, malgré un traumatisme profond.
Le dessin de Bilquis Evely est sublime. Ses pages sont foisonnantes de détails et l'élégance de son trait contraste avec la brutalité de certaines scènes.
Supergirl: woman of tomorrow est un comics éclatant, touchant, avec une fin qui reste dans les mémoires pour son ironie.
Et vous, pardonneriez-vous à l'assassin de votre père ?

